Paris vu par Alexis Gruss

Rencontre avec Alexis Gruss pour une plongée dans l'univers du cirque et du monde équestre.

  Alexis Gruss et son Cirque national sont bien connus des Parisiens depuis près de 40 ans. Le cirque à l’ancienne avec ses dizaines de chevaux et ses artistes complets prend ses quartiers d’hiver au bois de Boulogne, où un nouveau spectacle est créé chaque année.

La saison 2013-2014 est annoncée comme exceptionnelle pour le Cirque national Alexis Gruss !

A. G. : C’est vrai, plusieurs événements fondateurs seront célébrés : les 240 ans de l’arrivée du premier cirque à Paris et les 160 ans de la rencontre des mes arrière-grands-parents, première génération des Gruss dans le monde du cirque ; je fêterai aussi mes 70 ans et les 20 ans de notre installation à Piolenc dans le sud de la France. Et puis, c’est ironique, nous entrerons l’hiver prochain dans l’année du cheval selon l’astrologie chinoise !

Le cirque est donc arrivé à Paris depuis plus de 200 ans ?

A. G. : Oui, et même presque 250 ans ! C’est en 1774 qu’un Anglais, Philip Astley, s’est installé dans le Marais, rue Vieille du Temple ; c’était la première fois qu’un cirque venait à Paris. La piste avait déjà la forme et les dimensions que nous avons conservées dans la tradition circassienne : un cercle de 13 mètres de diamètre, c’est à dire exactement la longueur de la chambrière, ce fouet que tiennent les dresseurs de chevaux. Le cirque, ce n’est pas un spectacle mais un lieu : tout comme le théâtre a sa scène, le cirque a sa piste. Appelez-moi puriste mais je suis un défenseur de ce lieu, le plus extraordinaire qui soit. C’est un espace scénique infini et fertile, au sens propre comme au figuré : voyez de quoi est faite la piste, de terre, de sciure et de crottin de cheval, n’est-ce pas le terrain le plus imaginable qui soit ?

Le cirque français est donc né à Paris. Comment a-t-il été accueilli ?

A. G. : Ce fut un énorme succès ! Philip Astley a été rapidement rejoint par un Italien, Antonio Franconi, qui présentait un numéro avec des oiseaux. Cependant, voyant la réussite d’Astley avec ses chevaux, il a vite laissé tomber les oiseaux pour les chevaux, domaine dans lequel il a rapidement excellé. Son cirque, par la suite installé à Lyon, a malheureusement brûlé. Franconi est donc revenu à Paris, où il s’est installé rue Napoléon, devenue aujourd’hui rue de la Paix. Son cirque était constitué d’une piste circulaire, qu’il avait surmontée d’une scène. En effet, les saltimbanques n’avaient à l’époque pas le droit de s’exprimer n’importe où : ils étaient cantonnés aux planches, afin que la maréchaussée puisse les contrôler. Quant aux chevaux, ils servaient avant tout à la guerre, leur emploi pour le spectacle était donc tout à fait nouveau. En fait, toutes les disciplines, aujourd’hui encore, ont pour origine cette fonction militaire originelle : le cheval d’arçons, les anneaux…, tous étaient des agrès utilisés pour l’entrainement. Antonio Franconi a eu l’idée de prendre une des planches des saltimbanques l’a posée sur le dos d’un cheval : l’écuyère à panneau était née – elle est d’ailleurs sur notre logo, représentant ce qu’est le cirque à l’ancienne.

La saison prochaine, vous fêterez vous-même le quarantième anniversaire de votre arrivée à Paris.

A. G. : Effectivement, nous avons donné notre première représentation le 25 mai 1974 dans la cour de l’hôtel Salé, aujourd’hui devenu le musée Picasso. Nous arrivions de tournée et avions un chapiteau, des chevaux bien sûr et même déjà un éléphant. J’avais pris depuis quelques années à peine la direction du cirque de mon père, et c’est à l’invitation de Silvia Monfort que j’ai créé le Cirque à l’ancienne.

 Comme souvent dans le cirque, c’est une affaire de famille et une passion qui se transmet de génération en génération. Combien de membres de la famille Gruss font partie du cirque aujourd’hui ?

A. G. : Depuis la rencontre entre mon arrière-grand-père, tailleur de pierre alsacien, et ma grand-mère, écuyère italienne, en 1854, il y a un siècle et demi, nous en sommes déjà à la sixième génération ! Je suis la quatrième, mes quatre enfants Stephan, Nathalie, Firmin et Maud constituent la cinquième et puis mes petits enfants Charles, Alexandre, Louis et Joseph, qui a 8 ans, sont aujourd’hui la sixième génération sur la piste. Au total, nous sommes plus de 30 de la même famille. Et ce sont toutes les disciplines qui sont représentées : au sol et en aérien, qu’ils soient contorsionniste, jongleur, équilibriste, acrobate...

Vous-même, à quel âge avez-vous commencé ?

A. G. : Je suis entré sur une piste à quelques mois à peine, dans les bras de mon père sur un cheval d’acrobatie. Ensuite, à 9 ans j’ai présenté un numéro de voltige à cheval avec mes cousins : « le rodéo des juniors », puis un pas de deux sur des chevaux de trait avec ma soeur. Nous avons appris de nos maîtres, que nous allions chercher – à l’époque il n’y avait pas d’école du cirque. Aujourd’hui j’enseigne à mes petits-enfants, tout comme ma femme leur enseigne le fil, la haute-école, l’acrobatie, un de mes fils, l’acrobatie à cheval, le jonglage...

Et bien sûr, tout tourne autour des chevaux, de beaucoup de chevaux ! D’où viennent-ils ?

A. G. : De partout ! Je les choisis moi-même, et vais les chercher dans leurs pays d’origine. Mes soixante chevaux sont des pur sang arabes, des Frisons hollandais, des Boulonnais, des Appaloosa d’Amérique, des Farabella d’Argentine... je vais jusqu’au Turkménistan pour trouver les chevaux. Ensuite, ils restent avec moi toute leur vie, même quand ils sont trop âgés pour participer au spectacle. Ce sont eux qui me quittent, à la fin.

Vous êtes sur le point de quitter Paris pour vous installer dans le sud de la France, à Piolenc, où vous prenez vos quartiers d’été depuis 20 ans. C’est là que vous créerez le prochain spectacle ?

A. G. : Il est déjà créé, en réalité ! Un spectacle met trois ans à être monté, le prochain, Silvia, est donc presque en fin de gestation. J’ai en particulier un numéro qui sera extraordinaire avec ma fille Maud, quelque chose qui n’a jamais été fait. Je travaille aussi avec six chevaux pour un numéro avec des rubans, un exercice particulièrement difficile qui requiert un travail de patience très important. Nous travaillons en parallèle sur les spectacles suivants, pour les saisons 2015 et 2016. Mais en réalité, un spectacle de cirque évolue sans arrêt, il cesse d’évoluer quand il n’est plus montré. Jusqu’à la dernière représentation, nous continuons d’apporter des modifications, des évolutions.

Le cirque la la particularité d’être un spectacle vivant qui est accessible à tous, petits et grands, quelle que soit leur langue et leur culture. Parmi la troupe, avez-vous des artistes étrangers ?

A. G. : J’en ai eu, et j’en aurai certainement de nouveau. Nous recrutons selon les besoins des spectacles ; nous ne connaissons pas les frontières, le cirque est véritablement un art universel.

À quelques jours du départ, c’est un peu le branle-bas de combat au cirque Gruss. C’est un véritable déménagement que vous menez, deux fois par an !

A. G. : C’est vrai – d’ailleurs quand le cirque quitte Paris, la Garde républicaine nous escorte jusqu’à l’autoroute, en passant par le milieu de l’hippodrome d’Auteuil jusqu’à l’entrée du périphérique. Imaginez, notre convoi fait plusieurs kilomètres de long, avec 27 semi-remorques et 15 petits véhicules ! Nous avons plus de 700 kilomètres à parcourir pour arriver à Piolenc, mais nous pensons déjà à notre retour en octobre – j’adore Paris, je m’y sens bien.

Cirque National Alexis Gruss

19 octobre 2013 – 2 mars 2014

Carrefour des Cascades, Porte de Passy, Paris 16e

Tel +33 (0) 1 45 01 71 26

www.alexis-gruss.com