Paris vu par Manuelle Gautrand

La talentueuse architecte Manuelle Gautrand nous fait rêver du Paris de demain.

Manuelle Gautrand I © Jean Harixcalde

Née à Montpellier, dans le sud de la France, l'architecte Manuelle Gautrand habite Paris depuis une quinzaine d'années et considère désormais la capitale comme étant sa ville de coeur. Celle qu a rénové intégralement la Gaîté lyrique nous donne sa vision de Paris.

Quel est votre parcours professionnel ?

M. G. : Mon parcours est plutôt classique. J'ai fait des études d'architecture et, une fois mon diplôme obtenu, j'ai travaillé dans différentes agences avant de monter la mienne à l'âge de 30 ans. D'emblée, je me suis intéressée aux concours publics et aux projets culturels, et ma première réalisation a été la construction du théâtre de Béthune dans la région Nord – Pas-de-Calais. Mon projet parisien, en 2000, a été la fondation d'Art contemporain de François Pinault sur l'Île Seguin, suivie en 2002 de l'immeuble Citroën C42 inauguré en 2007 sur les ChampsÉlysées. J'ai eu le privilège d'être reconnue par le ministère de l'Équipement, ce qui m'a confortée dans mon souhait de ne pas être une architecte "spécialisée" mais de pouvoir intervenir dans des domaines différents, comme les logements, les immeubles de bureaux ou les centres commerciaux.

L'ouverture de la nouvelle Gaîté lyrique représente un tournant important de votre carrière…

M. G. : En effet, la Gaîté lyrique a été un énorme projet de fond. Il s'agissait à la fois d'une opération de démolition et de reconstruction d'un endroit mythique. Le chantier a duré très longtemps car il faut savoir que la "simple" démolition de Planète Magique qui occupait les lieux a demandé près de deux ans de travail. Il y a également eu des contraintes particulières dues à l'environnement bâti puisque le théâtre est entouré d'immeubles haussmanniens ; il convenait de réduire les nuisances au minimum. L'agence s'est occupée de la maîtrise d'oeuvre, de l'architecture, mais aussi de l'élaboration programmatique ! Pour moi, c'est aujourd'hui un outil culturel dont Paris avait absolument besoin pour rivaliser avec d'autres capitales internationales. Le projet m'a bien sûr passionnée car il représente une sorte de boîte à outils de la culture. Boîte à outils de par la complexité de sa reconstruction mais également pour les artistes qui vont y intervenir au fil des programmations. Je suis une amoureuse des arts numériques et mon souhait est que les artistes se sentent immédiatement bien dans ce nouvel univers. J'ai également eu l'envie d'en faire un endroit ludique, en opposition aux endroits du même type dans le monde qui sont trop souvent austères : à mon sens, la culture ne doit pas être impérativement sérieuse mais au contraire ouverte à tous les publics avec une dimension humaine et ludique…

Quelle a été la démarche de votre agence pour cette reconstruction ?

M. G. : En 2003, le concours lancé par la Ville de Paris partait du souhait de créer un lieu dédié à la musique actuelle et aux cultures numériques. L'objectif était d'imaginer, avant tout projet architectural, une programmation détaillée en adéquation avec ces premières intentions de la Ville mais aussi avec les possibilités spatiales du bâtiment. Pour moi, la transformation de celui-ci en un lieu dédié aux cultures numériques était une évidence : c'est un endroit de rêve pour un tel projet.
Lorsque nous avons été lauréats, nous l'étions avec un double projet, programmatique et architectural. Nous souhaitions créer un lieu ouvert à toutes les pratiques artistiques actuelles autour du numérique, du sonore au visuel, en passant par le spectacle vivant, sans aucun cloisonnement. Nous souhaitions également que le lieu soit ouvert tout autant aux artistes qu'aux publics ; un lieu où création et diffusion soient intimement mêlées, dans une dimension qui n'oublie pas d'être festive. Pour permettre à tous ces enjeux de prendre forme, notre objectif a été de créer un lieu "permissif" qui assume l'aléatoire et l'inattendu, un lieu qui définisse sans tout prédéfinir, qui permette une rencontre fusionnelle et non cloisonnée entre les cultures numériques et la musique actuelle, enfin un lieu qui s'ouvre à de nouveaux principes de rencontre publics/artistes.

Quelle est votre vision de la capitale dans dix ans ?

M. G. : Vous abordez un sujet qui me sensibilise particulièrement. Paris est une ville extraordinaire qui dispose d'un magnifique patrimoine historique. Mais comme dans chaque chose, d'un avantage majeur découle toujours un inconvénient : la beauté quelque part figée de la capitale induit des difficultés pour l'architecture contemporaine à émerger. Il est évident qu'il convient de conserver ce fabuleux patrimoine du passé mais cela ne pas doit se faire au détriment du futur de la ville qui doit donc apprendre à se recycler. Je pense qu'il faut créer la surprise, rester en mouvement et se requalifier, afin que Paris ne se sclérose pas en voulant à tout prix rester dans son passé. Il faut naturellement maintenir ces traces indéfectibles de l'Histoire, comme les célèbres immeubles haussmanniens, mais faire rebondir la ville et s'adapter aux nouveaux codes contemporains, comme le font la plupart des capitales du monde. Ce Paris d'un futur relativement proche se doit de penser à ses visiteurs français et internationaux, mais aussi à ses habitants. Aujourd’hui les Parisiens sont plutôt dans une tranche d'âge moyenne de plus de 50 ans car la ville semble attirer de moins en moins de population jeune. Pour d'évidentes raisons de coût des loyers ou du mètre carré mais aussi parce que peu de choses sont conçues aujourd'hui pour les nouvelles générations en termes d'habitat ou de loisirs. À 20 ans ou à 30 ans, on n'a pas forcément envie de vivre dans un immeuble ancien, comme ses parents. En tant qu'architecte, je rêve de voir des tours érigées dans Paris !

Quel est votre quartier parisien préféré ?

M. G. : J'habite dans le Marais, où est également installée mon agence, et j'adore ce quartier parce qu'il est très vivant et que l'on y trouve peu de traces haussmanniennes, mais a contrario de très beaux exemples d'une architecture beaucoup plus ancienne, comme des maisons datant du Moyen-Âge. C'est un quartier aéré et un véritable village pour ceux qui y résident. J'ai également une réelle adoration pour ce que j'appelle le grand Paris en général et la Défense en particulier. Pour moi, ce quartier qui nous est envié dans le monde entier représente une véritable part du patrimoine parisien, de par l'équilibre de ses constructions. Mais j'aime aussi "m'égarer" dans Paris en découvrant à pied un quartier que je ne connais absolument pas. Récemment, j'ai profité de l'un de mes rares moments libres pour aller à Montmartre où je n'avais pas encore eu l'opportunité de mettre les pieds. J'avais vraiment l'impression d'être une touriste du bout du monde en me baladant dans de petites rues désertes et en découvrant les trésors architecturaux du quartier !

Quel est votre musée favori ?

M. G. : Sans aucun doute le Centre Pompidou. J'adore l'architecture ludique et intemporelle du lieu mais aussi cette impression que ce musée dédié à l'art moderne et contemporain ne se prend absolument pas au sérieux ! L'art se doit d'être accessible à tous et la gaîté de Beaubourg et son architecture décalée au coeur de la capitale permettent à beaucoup de gens qui n'osaient pas franchir les portes d'un musée d'y entrer et de s'y sentir immédiatement à leur aise.

Un endroit unique pour vous à Paris ?

M. G. : Au risque d'être redondante, mon lieu favori dans la capitale est depuis toujours les dernières marches d'un escalator, celui de Beaubourg. Lorsque j'arrive au dernier étage du Centre Pompidou et que je découvre cette splendide vue sur Paris, c'est à chaque fois la même émotion et le même frisson qui m'étreignent.

C42
42 avenue des Champs-Élysées, Paris 8e
Tel +33 (0) 8 10 42 42 00
www.citroen.fr/c42-champs-elysees

CENTRE POMPIDOU
Place Georges Pompidou, Paris 4e
Tel +33 (0) 1 44 78 12 33
www.centrepompidou.fr

GAÎTÉ LYRIQUE
 3 bis rue Papin, Paris 3rd
 Tel +33 (0) 1 53 01 52 00
 www.gaite-lyrique.net